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La gourmandise

Une contribution de Pierre Angotti

· Café Ennéagramme

On ne peut pas vivre sans plaisir - Aristote

Ils auront beau prétendre vivre une rencontre gastronomique, Ugo Tognazzi, Marcello Mastroianni, Michel Piccoli et Philippe Noiret sont, tous les quatre, bien loin de mériter le titre de « gastronomes » ! Aimer et apprécier la bonne chère ou la dévorer ? On peut même dire « se bâfrer » ou « s’empiffrer » en voyant Ugo et Marcello engloutir le plus d’huitres possibles dans le minimum de temps ! Quand, dans la scène suivante de La grande bouffe (un film de Marco Ferreri), une prostituée se plaint de ne faire que manger alors qu’elle est venue pour un tout autre motif, Ugo lui répond qu’il a tout le temps. L’important est de manger !

 

Ce qui fait s’insurger une autre prostituée : « Vous les hommes, vous ne pensez qu’à manger, manger, manger, on pourrait faire autre chose… vous êtes grotesques et dégoûtants… pourquoi vous mangez si vous n’avez pas faim ? Ce n’est pas possible, ce n’est pas de la faim…» Question essentielle ! Combler un vide ? Un vide affectif ? Fuir l’ennui ? Aucun des quatre amis n’y répond… Dans leur incapacité à réfréner leur envie, à contrôler leur pulsion, ils vont tous se rendre malades : diabète, aérophagie, frissons, malaise. Mais rien n’y fait, ils continuent d’avaler plats après plats. Un bel exemple de démesure au niveau de l’oralité…
 
Dans Le chocolat, second film présenté lors du Café, le maire d’un village, comte de son état, veille à ce que ses administrés aient une vie exemplaire et contrôle tout, y compris l’homélie que le prêtre fera le dimanche suivant à la messe ! Il la prépare en lisant son texte à haute voix : « Nous devons résister aux tentations superficielles et temporelles. Nous devons résister. » S’approchant de sa fenêtre, il aperçoit Caroline, qu’il aime secrètement, entrer dans la chocolaterie. Effondré, il tombe à genoux devant le crucifix de la chapelle de son château et s’adresse au Seigneur : « Tous mes efforts s’avèrent vains… Je me suis infligé des souffrances … J’ai jeûné… J’ai à peine mangé depuis des semaines. Pardon, pardon, ma souffrance n’est rien… je me sens si perdu…Je ne sais pas quoi faire… Dis-moi ce que je dois faire. »
 
À ce moment précis, prenant conscience qu’il a un coupe-papier dans les mains et croyant qu’il lui est demandé de détruire la confiserie, il y pénètre par effraction. Il détruit rageusement toutes les pièces de chocolat jusqu’au moment où un éclat de chocolat arrive sur ses lèvres. Il en découvre la saveur et abandonnant toute retenue, commence à se gaver de chocolat, explose de joie pour finir par pleurer, probablement pour avoir cédé à la tentation et avoir perdu tout contrôle sur lui-même. Le maire illustre, dans cette scène, un double excès : celui du « trop peu » et celui du « trop ». Or la sagesse de l’ennéagramme nous invite, comme le disaient les Anciens, à nous tenir au milieu de ces deux excès : ne prendre ni 80 (l’ascète) ni 120 (le gourmand), mais seulement ce dont j’ai besoin (100).
 
L’ennéagramme ne limite pas la gourmandise à la seule dimension nutritionnelle. Elle l’élargit à d’autres champs. Le premier est illustré par Jack, dans Family man. Pour lui, il importe dans la vie d’avoir des « projets géniaux », de « voir plus grand », de « vivre une vie parfaite, une vie grandiose ». Ce qui fait dire à Kate, sa femme : « Tu as perdu la tête ? Que t’est-il passé dans la tête ? » Vivre une gourmandise de l’esprit, et non plus du ventre, c’est avoir une imagination débordante, des projets à foison, beaucoup de choix. Au point de perdre de vue la réalité et de croire que tout est possible.
 

Kate, consciente de cette démesure, interroge son mari : « Tu arrives à imaginer une vie où toutes les choses seraient faciles ? Une vie où, dès que tu demanderais quelque chose, tu aurais immédiatement ce que tu veux ? » Réponse de Jack : « Ce serait merveilleux ! » Croire que tout est possible, que tout ira bien, que le réel offre des possibilités illimitées fait vivre de l’idéalisme…
 
Gourmandise nutritionnelle, spirituelle mais aussi gourmandise affective. Cette dernière est présente dans L’auberge espagnole. Un étudiant français, poursuivant ses études à Barcelone, vit en colocation avec d’autres étudiants. Ces derniers vont passer la soirée dans un dancing. Lui tente de convaincre une colocataire de venir danser. Elle résiste, car elle doit étudier.
 
La scène choisie la montre en train de danser. Puis l’étudiant arrive dans la boite de nuit. Il a le visage fermé. Après avoir traversé la boite de nuit et cherché en vain ses amis, il sort dans la rue, le visage toujours fermé. Dès qu’il les aperçoit, son visage s’éclaire et sourit : Joie d’être entouré. Le besoin d’avoir des amitiés variées et nombreuses, le besoin de sorties fréquentes, celui de voir beaucoup de monde caractérisent la gourmandise affective : avoir mille copains !
 
Un échange entre les participants suit l’analyse des séquences filmées et ce à partir de quelques questions :
Que dites-vous de votre relation à la nourriture ? Etes-vous attiré, depuis l’enfance, par la bonne chère ?
Pourriez-vous (autre synonyme de « gourmandise » : être goulu (manger avec avidité, se jeter sur… la viande, par exemple) ? Avaler votre repas en quelques minutes ? Commencer un plat sans attendre votre convive ? Vous servir en premier ? Ne rechercher que les mets exquis ? (l’excès n’est pas seulement au plan quantitatif)
 

Quels sont les exemples de gourmandise que vous avez en mémoire ? Plus précisément :

  • Diriez-vous qu’il suffit d’une rencontre, d’une image, d’une phrase, d’une idée pour que votre imagination démarre et élabore un projet (sans forcément le réaliser)?
  • Êtes-vous déjà ressorti d’une libraire avec cinq ouvrages dans les bras alors que vous aviez décidé de n’acheter qu’un seul livre, et cela du fait de votre  immense appétit de savoir (intempérance intellectuelle)
  • De même, la gourmandise d’achats (par exemple, l’achat de vêtements) vous est-elle familière ? 
  • Votre appétence pour goûter à de multiples activités est tellement forte qu’il vous  difficile d’en  réduire le nombre, de vous limiter à une seule ?
  • Aimez-vous rencontrer un maximum de personnes possible ? Créer du lien entre les gens, voir des gens différents, découvrir de nouvelles personnes ? Toutes les personnes ne sont-elles pas intéressantes ? Il est donc difficile de faire un choix !
  • En voulant goûter à tout, arrive-t-il que vous  éprouviez parfois la crainte de manquer d’informations sur les événements à venir et qui seraient source de plaisir ?
  • Avez-vous un fort besoin de sortir, de voir des gens ? À l’extrême, vouloir sortir tous les soirs de la semaine ? 

À la place de la gourmandise, développer la tempérance.

Deux extraits de film vont l'illustrer :

Dans le premier, Juliette Binoche, actrice principale du Chocolat, a invité à dîner plusieurs de ses amis afin de fêter l’anniversaire d’une cliente. Ils sont à table et la caméra filme des visages qui, les uns après les autres, se délectent de chaque bouchée et gardent les yeux fermés, pour mieux en apprécier la saveur. Leurs visages expriment la joie. C’est une grâce semble dire l’un d’eux à la maîtresse de maison, heureuse d’offrir ce plaisir à ses convives. Des gestes lents, mesurés, comme pour mieux déguster ce qui leur est servi. Aucune parole. Seuls les regards disent la joie de partager des mets délicats. Manger lentement, apprécier chaque bouchée et en retenir chaque sensation, chaque parfum caractérisent le gourmet.
 
Dans le second (Le festin de Babette), Babette souhaite faire un « vrai dîner français» pour fêter le centième anniversaire de la naissance du père des deux sœurs qui l’ont accueillie au Danemark. À table, parmi les invités, un général s’émerveille du vin qui lui est servi : « Ceci est prodigieux…de l’Amontillado » (un Xérès, vin blanc longtemps vieilli et produit notamment à Cadix). S’adressant à sa tante : « c’est le meilleur Amontillado que j’ai dégusté »… Il ajoute, savourant un consommé : « Je tiens à ce que l’on me dégrade si ce n’est pas un potage de tortue » puis « quelle finesse dans la préparation ! »
 
Le Champagne servi ensuite pour accompagner les blinis Demidof fait dire au général : « savez-vous que nous buvons un Veuve Clicquot 1860 ? » Il se met à le boire parcimonieusement et ses yeux brillent de contentement… Le gourmet apprécie le bon goût de certains mets et vins et sait les distinguer des plats et boissons plus ordinaires ! Attention tout de même ! On peut être à la fois gourmet et gourmand : gourmet au restaurant et gourmand de chocolat.
 

Pierre Angotti, Compiègne le 23 septembre 2019.

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